« Elle a perdu l'usage de son corps voilà un an aujourd'hui ... Oui, elle possède l'ensemble de ses capacités physiques seulement voilà, elle ne peut pas les exploiter... Bien entendu nous avons fait notre maximum, même un site internet pour récolter des fonds et progresser dans la recherche... »
Tu ne m'écoutes déjà plus parler ; tu sais déjà ce que je dirais ensuite, ce que je disais inlassablement depuis un an à chaque personne que je croisais.
J'insistais sur le fait que bien sûr, nous ne savions pas vraiment quoi faire, nous étions si impuissants; puis j'ajoutais en soupirant que tout était bon à prendre pour te rendre la vie meilleure.... Des conneries dans ce genre...
Une vie meilleure...
Dans ton cas ça n'existe pas.
Parler, causer, jacter, bavasser, jacasser pendant des heures face à toi qui ne peux absolument pas me dire de la fermer... C'est probablement ma manière à moi d'épancher ma peine. De me sentir utile alors que plus rien ne l'est. La seule différence que tu remarques sans doute dans mon comportement de vieille maman, c'est que je ne pleure plus lorsque j'explique de quoi tu souffres.
La maladie a transformé ta vie en véritable calvaire journalier. Ce handicap moteur exclue toute possibilité pour toi de vivre heureuse. Comme quoi, même avec un cerveau en pleine forme, on peut ressembler très facilement à un légume, un mollusque, une larve, un moins que rien. Tes muscles ne t'obéissent plus, s'amusant de ton désarroi et de tes efforts vains pour les solliciter. Ton visage est figé dans une mimique totalement dénuée d'intelligence. Une vache broutant dans un pré, une bête brave et sans défenses.
Etre aussi expressive qu'un poireau, est devenu pour toi un jeu d'enfant. C'est ce que ton ½il valide exprime quand je te regarde. Le néant.
La bêtise.
Sauf que je refuse catégoriquement d'interpréter ainsi l'insoutenable, l'insupportable.
Il avait suffit d'un stop, d'une priorité grillée. Rien de bien méchant en somme. Je vis sans mal, moi qui conduisais ; la vie est devenue pour toi un combat perdu d'avance, une survie permanente, une course après l'impalpable souffle de l'espoir.
Tu voulais que je roule plus vite, tu étais en retard .Vite. Tu râlais. Plus vite. Comme d'habitude.
« Mais avances, bordel... Il m'attend ! »
Vexation. Précipitation. Panique. Choc. Trop vite. Trop tard. Rien à faire, ni à dire. Rien.
Pas même l'amour d'une mère, pour panser les plaies les plus profondes. Combien de fois ai-je fermé les yeux sur ta souffrance, me contentant du bonheur de te savoir en vie. Et quelle vie ! Aveuglée par mes remords et ma culpabilité je me condamne à tout faire pour que tu respires. Pendant que tu suffoques, je brasse de l'air.
A ton stade, la souffrance est omniprésente.
Elle envahit ton quotidien petit à petit, s'emparant de la moindre lueur d'espoir, s'incrustant au plus profond de tes membres-chamallow qui reposent lourdement dans un fauteuil entièrement robotisé dont une affreuse bande souple s'échappe, pour maintenir ton cou droit. Sans cette machine de guerre, tu n'existes pas. J'ai pourtant bien essayé de communiquer avec toi en inventant un système rudimentaire et fastidieux consistant à épeler les lettres de l'alphabet selon un ordre particulier, comme je l'avais vu à la télé. Tu clignes de l'½il gauche lorsqu'en épelant, je tombe sur la lettre dont tu as besoin pour former ton mot. Au bout d'un quart d'heure on parvient enfin à constituer une phrase simplifiée et inintéressante. Ce qui m'apparaît comme une victoire n'est que le fruit d'un lamentable et inutile effort. Tu as l'½il fatigué, il clignote pour un rien comme une guirlande électrique de Noël.
Le seul lien qui te permet de communiquer avec le monde est entièrement compris dans ce tout petit habitacle fragile qu'est l'½il. Cristallin sensible comme une aile de papillon, iris magique, pupille bleu océan.
Tout ce qui faisait ta beauté.
Contrairement à moi, tu comprends vite ou sont tes limites ; cet organe n'est pas une ressource inépuisable.
Les jours, les mois, les années s'écoulent.
La chambre est toujours blanche, lisse, sans vie. C'est comme si le soleil se glissait dans l'embrasure des fenêtres et s'aplatissait avec force sur les carreaux comme pour en faire fondre le verre. Plus rien ne change ici. Tout ce blanc rend aveugle, agresse, oppresse.
Tu es lasse. Tu décides d'en « dire » le moins possible. En vérité, tu te parles à toi-même ; tu n'as pas vraiment envie d'entamer un « dialogue » avec moi : cela fait si longtemps qu'on ne se parle plus parce qu'on n'a plus rien à se dire, à partager. Déjà bien avant l'accident, nous n'étions l'une pour l'autre que deux étrangères. A quoi bon faire semblant ? Pourtant, je suis toujours là. Je t'imagine très souvent en plein monologue interne.
« Baaaah quelle sale tête... Mmmm sympa ce filet mousseux qui sort de ma bouche pendante....Si je pouvais encore manger seule, je me gaverai sûrement de steak-frites et je deviendrai grosse à en crever.... »
Et puis tu dois t'imaginer ce qu'il a bien pu devenir. Lui. Franck. Le soit disant homme de ta vie. Ta « raison d'être », ta « promesse de bonheur infini », le père de l'enfant que tu as perdu pendant l'accident... Max, il aurait dû s'appeler Max. Août, naissance, déménagement ; là dans ta tête tu avais déjà tout planifié.
Lily, dix huit ans, beaucoup d'amour, des projets...Tu voulais des choses simples, ce à quoi rêvent toutes les futures mamans un peu trop jeunes et trop naïves qui croient encore au prince charmant... Vous auriez eu un chien... Des chats, des poissons rouges...
Et sûrement beaucoup de désillusions.
Tes troubles ponctuels de la mémoire te sont devenus insupportable ; tu t'agites dans ton trône d'acier, tu gigotes, tu as l'air ridicule parce que tes membres restent endormis quand tu tentes de t'évader du siège. Le monde que tu as bâti au milieu de tes neurones encore valides, des vaisseaux sanguins, des artères palpitantes qui envahissent ton crâne malade s'écroule à chaque perte de certains souvenirs qui ont marqué ta vie d'autrefois. Tes rêves, tes espérances, tes illusions de gamine, ton optimisme et ta force de caractère, tes joies, tes peines, tes passions, tes délires insensés que tu croyais alors si réalisables...
On la trouvait plutôt jolie, Lily....
On te trouvait tellement jolie.
On a fait de toi une chose. Un bête. Un monstre qui grogne et gémis en bavant sur son pull over délavé.
Quelle importance de toute façon ?
Ton Franck est parti lorsqu'il t'as vu à l'hôpital dans ton lit, couverte de plaies rougeoyantes et purulentes, le ventre recousu de part en part avec des fils de couleur métallique, des pansements autour des membres, une perfusion au bras, des tuyaux foncés de part en part de ton corps, le c½ur meurtri, l'âme broyée. Sa jolie Lily avait subi une mutation.
Elle était devenue... un genre de Robocop à la carrosserie abîmée, un débris grisâtre.
Pas un mot, pas un souffle, pas même une caresse. Il s'est approché de toi lentement, avec hésitation, comme si tu n'étais qu'une étrangère, s'est assis dans un bruit mat et t'a regardée comme on regarde quelqu'un à qui on dit adieu.
Cela avait suffit.
Pas d'états d'âme. Pas le temps pour ça. Ou était-il à présent?
L'histoire ne le dit pas.
Il n'est jamais revenu. C'était inutile tu l'avais compris; tu comprenais tout ce qu'il fallait comprendre. Il t'avait aimée pour le meilleur, et le pire était bien trop dur à supporter. Comment aurais tu pu lui en vouloir ? Qu'est-ce qu'un serment d'adolescent face à la réalité de l'existence ? Serais-tu restée, toi ?
Tu te terres dans un mutisme quasi- total des sens. Avale des quantités impressionnantes de cachets pour souffrir le moins possible, ingères des pilules dissoutes, des liquides colorés par intra -veineuses, subis mes efforts vains pour mettre « de la joie dans cette chambre morbide et sombre » que tu aurais sans doute quitté pour « vivre» chez nous qui avions aménagé la maison pour toi. Tu tentes tout pour ne pas venir, en finir avec tout ça. Je ferme les yeux, refuse de comprendre. Une question d'honneur, d'étique, de morale, soit disant. Je proscris l'indécent, l'inévitable.
Tu n'as pas le droit, pas le droit de me dire ça, à moi.
Tu réclames juste le droit de t'en aller. Seulement ça. Mourir pour être sauvée, accéder enfin au repos éternel de ton âme en lambeaux; ne plus penser, ne plus souffrir, ne plus subir le regard des autres. Choisir toi-même le chemin que tu veux emprunter pour finir, puisque la vie a décidé qu'une voiture se mettrait en travers de ta route et t'empêcherait de vivre tes rêves. Finir ensevelie, couchée, aplatie dos contre terre. Ne faire plus qu'un avec ton corps en kit. Etre libre de décider ; disposer de ton existence comme tu le souhaites, enfin. Tu n'attends que ça.
C'est si dur à entendre et pourtant si facile à comprendre. Je t'aime bien trop pour te perdre définitivement, et j'en oublie que je t'ai déjà perdue. Il y a si longtemps. Tu attends seulement... La libération.
Mon tort n'a pas été de conduire trop vite pour ne plus t'entendre hurler, plutôt celui de ne pas t'avoir enseigné que pour vivre, il faut se battre à n'importe quel prix. C'est ce à quoi j'ai pourtant toujours cru.
Combattre. Lutter. S'acharner. Etre heureux de ce qu'on possède. Parce qu'un jour peut être... Stop, tout s'arrête. Et ça prévient pas, ça surprend.
Peut-être me croyais-je à l'abri d'un malheur encore plus gros que ceux auxquels je faisais déjà front. Si la vie est une bataille, alors parfois, lorsque la douleur est trop forte, il faut accepter la défaite.
Ta mort me soulage, je n'ai plus peur de le dire.